Céline voulait être parfaite

      Il était une fois Céline… Quarante ans, deux enfants, un mari et un travail de conseillère en orientation.  

  Céline passait des heures à concocter des plats équilibrés, à nettoyer et ranger sa maison. Tout devait être parfait. Le reste de son temps, Céline emmenait ses enfants, Gabriel et Justine, à de multiples sorties. Les activités pour elle, cela faisait bien longtemps qu’elle les avait mises de côté. A quoi bon ? Une perte de temps. Si elle partait faire une heure de yoga, ses enfants ne pourraient pas aller au spectacle qu’elle avait repéré pour eux. Un verre entre copines, ses enfants n’auraient rien à manger, son mari ferait des pâtes au gruyère. Ils avaient besoin de légumes verts.

     Sans s’en rendre compte Céline était devenue esclave. Toujours dans le mouvement, pour les autres, pour ne pas penser. Pourtant, un jour, tout s’écroula. Son mari la quitta. Non pour une autre, mais parce qu’il en avait marre de passer après le ménage et la cuisine. Céline n’en revenait pas, avec tout ce qu’elle faisait. Au début, Céline pensa à une crise du milieu de vie. Joffrey allait s’éloigner quelques jours de ses responsabilités, mais le temps passa et Joffrey ne revint pas. Il récupérait les enfants un week-end sur deux, s’était installé dans un petit appartement en attendant. Céline continua de tout gérer, sans s’appesantir. Je suis forte, se répétait-elle, je ne suis pas comme toutes ces femmes qui se désespèrent quand leur mari parte, non moi je suis une femme forte.

     Le temps fila.

     Quand un matin, elle reçut par la poste la demande de divorce, Céline paniqua. Joffrey était vraiment décidé. Quel égoïste, il avait des enfants si jeunes, il les abandonnait, lui qui avait connu le divorce de ses parents et en avait souffert. A son tour, il partait. Céline se sentit très en colère et l’appela. Joffrey lui expliqua. Il avait envie d’exister, de s’amuser, il ne voulait plus vivre avec un robot. Céline l’injuria et lui expliqua qu’elle avait toujours tout organisé pour que lui et ses enfants se sentent bien, mais s’il préférait être avec une petite pouffe légère, et bien qu’il parte, de toute manière, elle s’était toujours débrouillée seule. Céline avait raccroché en le maudissant. Ils étaient tous pareils. Ils voulaient de la légèreté, mais ne se rendaient pas compte de tout ce qu’il y avait à faire. 

     Les jours passèrent, le divorce fut prononcé, et les enfants alternèrent entre les deux maisons. Quand ses enfants revenaient après un week-end passé avec leur père, Céline voulait tout savoir, elle aurait aimé, si elle se l’avouait, que ses enfants lui disent combien ils s’ennuyaient, ou comme ils préféraient être chez elle, mais à chaque fois, c’était le même discours.

   On s’est bien amusé, on a rigolé.

     Et à en voir leur mine réjouie, ses enfants étaient heureux. Céline se rassurait, oui, mais avec moi, ils ont des repas équilibrés, Joffrey ne doit sûrement pas se prendre la tête et puis avec moi, ils se cultivent.

     Pourtant, un matin, Gabriel, son aîné, lui dit :

 Pourquoi, avec toi, on ne peut pas rigoler ?

 Mais bien sûr que si on peut rire, on rit souvent ensemble.

 Non, jamais.

     Gabriel semblait si catégorique que Céline en perdit ses moyens. Elle rumina pendant des jours. Les enfants étaient bien ingrats. Elle se sacrifiait pour eux et voilà comment elle était remerciée. Les choses auraient pu durer ainsi longtemps si Céline n’avait pas reçu la visite surprise d’une de ses amies d’enfance. Charline. Charline était mère de trois enfants et un mari toujours présent.

   Tu dois vraiment gérer sur tous les plans, lui dit Céline. Tout te réussit et ta petite famille est toujours unie.

  Oh que non, je ne suis pas parfaite, loin de là. Il y a simplement une chose à laquelle je suis très vigilante, c’est mon bonheur.

  Je ne comprends pas.

– Je sais que pour que je sois heureuse, il me faut du temps pour moi, recharger mes batteries, faire ce que j’aime. Mes enfants le savent. Quand je lis un roman, ils s’occupent seuls, je ne peux pas être présente pour eux. C’est mon rituel, je m’installe sur mon fauteuil confortable, je me fais un thé et je savoure. Ça et mon cours de danse, je ne veux pas le rater, c’est mon moment à moi.

  Je n’ai pas le temps.

   Tu sais, je crois que le temps, on le trouve toujours si on sait se l’accorder. Le soir où je fais danse, c’est pizza ou c’est Mathieu qui cuisine.

 Je veux vraiment qu’ils aient une alimentation équilibrée, c’est important pour leur croissance.

 Moi aussi, je le souhaite, mais si certains soirs, ça l’est moins, crois-moi, ils ne t’en tiendront pas rigueur, bien au contraire. Une pizza de temps en temps ou pâtes-jambon et tout le monde est content.

    Moi…

 Toi, tu veux être parfaite, mais résultat, tu ne t’écoutes pas et tu stresses tout le monde. Je te connais.

  Non, je suis une mère et je dois m’occuper de mes enfants.

  Et de toi, si tu ne prends pas soin de temps, comment veux-tu qu’ils prennent soin d’eux ?

    Je prends soin d’eux.

  Tu es leur modèle. Ils apprennent en faisant comme toi. Montre leur l’exemple et libère-les de ta perfection, c’est étouffant, la perfection. Tu dois leur mettre la pression à tes petits, eux-aussi, ils doivent vouloir être parfaits.

     Sur ces mots, Céline se sentit d’abord en colère contre son amie, et puis petit à petit, elle réalisa. Gabriel était un grand stressé, sa maîtresse le lui disait. Il n’avait pourtant pas sept ans. Les poupées de Justine étaient toujours occupées à cuisiner ou repasser. Charline avait raison, ses enfants la prenaient comme modèle. Elle devait changer, mais comment faire ? Elle avait toujours fonctionné ainsi. Et à bien y réfléchir, sa mère aussi voulait être parfaite. Jamais le temps pour jouer, toujours courir pour faire les courses, le ménage, les essayages. Sa mère lui faisait enfiler des tas de tenues, elle devait être la plus jolie, présenter au mieux en société. Sans s’en rendre compte, Céline avait reproduit.  Céline se sentit très mal, comment avait-elle pu en arriver là ?

 Tu t’es plongée dans ton rôle de maman, tu t’es oubliée mais l’important c’est d’en prendre conscience, de te libérer de cette pression que tu te mets. Ce soir, ne fais pas à manger, profite de t’amuser avec tes enfants ou prends du temps pour faire ce que tu aimes, lui dit Charline.

   J’ai perdu l’habitude.

 Avant que tu aies des enfants, tu adorais tricoter. D’ailleurs, je me rappelle que pour Gabriel, tu avais tricoté une couverture et des brassières.

  Oui c’est vrai, je ne sais même plus où j’ai mis mes aiguilles.  

   Charline repartit. Sans tarder, Céline se mit à la recherche de ses pelotes et de ses aiguilles. Elle les trouva, bien rangées dans un carton. Il lui restait du jaune et du vert émeraude. Céline s’installa et entama la confection d’un gilet.

    Au bout d’un certain temps, la voix de son fils résonna.

  Maman, j’ai faim. 

     Sa montre indiquait 20H. Céline paniqua.

 Je n’ai pas encore fait à manger, mon chéri.  

     Gabriel la regarda, étonné, puis répliqua. 

  On peut manger des pizzas ?

     Céline angoissa à l’idée de tout ce gras, puis se ravisa. Le camion d’un pizzaiolo réputé n’était pas loin.

  Céline accepta. Ce soir-là, l’ambiance fut détendue. Céline comprit que ses enfants avaient besoin d’une maman qui s’aime et se fait plaisir pour apprendre à leur tour à s’aimer et à accepter leurs erreurs.

     Ainsi, petit à petit, Céline devint une maman imparfaite et tout le monde fut soulagé.

 

 

 

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