Thomas a peur d’être critiqué

     Il était une fois… Thomas. Thomas ne va pas bien, il est chef de chantier dans une nouvelle entreprise, il veut bien faire, il accepte toutes les exigences, mais on lui en demande trop, beaucoup trop. Thomas se tue à la tâche, rentre tard, lit ses mails le soir. L’angoisse prend de plus en plus d’ampleur, à tel point qu’il vomit tous les matins avant de partir travailler. Thomas n’en peut plus, mais il doit continuer, sinon qu’allait penser les gens autour de lui ? Thomas est un raté, il démissionne ! Thomas est vraiment nul, il n’arrivera jamais à rien. Encore un chômeur, les jeunes maintenant, ils ne supportent plus un peu de pression.

     Un matin, son corps en a assez d’être maltraité. Thomas se lève, vomit et s’évanouit. Son corps lui dit stop, je n’en peux plus. Thomas se réveille à l’hôpital, sous perfusion.
– Mais qu’est-ce que je fais là ? commence à s’énerver Thomas.
– Vous vous êtes évanoui, on va vous garder quelques temps en observation.
– Comment ça ? Non, ce n’est pas possible, je dois aller travailler.
– Non, vous ne pouvez pas. Vous êtes dans un état de dénutrition important, votre corps vous envoie un message. Vous devez stopper votre rythme ou la prochaine fois, il vous arrivera bien plus grave.

    Thomas ne veut rien entendre car dans sa tête, les mêmes phrases tournent en boucle. « Thomas est franchement nul, cela fait à peine un mois qu’il a commencé et il craque déjà. »
Dès qu’il est autorisé à rentrer chez lui, Thomas reprend le travail, il ne veut pas être viré. La honte. Dans sa famille, la valeur du travail est fondamentale, c’est une marque d’inclusion, sans travail, on n’est plus rien. Pour Thomas, c’est donc inenvisageable d’arrêter.

   La pression continue et devient même de plus en plus forte. Thomas accepte la charge de travail alors on lui en rajoute.

  Le temps passe, Thomas devient de plus en plus cadavérique, les yeux cernés, un zombie de trente ans, mais au moins quand on le voit, se dit Thomas, on peut se dire qu’il est un travailleur, un acharné.

  Les années passent, Thomas continue de se tuer à la tâche et bien vite arrive la quarantaine. Thomas vit des amours fugaces, sans jamais rien construire, les femmes se lassent d’avoir un fantôme à la maison.

   Un soir, au restaurant, une femme avec laquelle il sort depuis quelques semaines, l’interpelle alors qu’il raconte ses journées bien chargées.

– Du moment que tu es heureux ainsi, c’est ça l’essentiel.
– Pourquoi tu me parles d’être heureux ? s’agace Thomas.
– Et bien, tu es en train de me raconter que tu passes tout ton temps au travail, alors je me dis que cela doit te rendre heureux pour que cela prenne autant de place dans ta vie. On a à peine le temps de se voir.
– Ce n’est pas une question d’être heureux, mais de devoir. Il faut bien que je travaille, que je gagne de l’argent.
– Oui, je gagne aussi ma vie, et je prends beaucoup de plaisir à la gagner. Je prends aussi du temps pour mes amis, ma famille et j’aimerais bien mon compagnon. Mais si toi tu n’as pas de temps à me consacrer, je ne vais pas continuer. Je ne veux pas être vu en coup de vent ni encore qu’on me parle travail à chaque rencontre.
– On passe la soirée ensemble, tu vois bien que j’ai du temps à te consacrer.
– Et tu n’arrêtes pas de regarder ta montre.
– J’ai des dossiers en retard et je pensais les terminer en rentrant.
– Donc tu n’es pas avec moi.
Thomas s’énerve.
– Bon écoute, tu peux toujours partir si tu n’es pas contente.
– Et bien c’est ce que je vais faire. Bonne fin de soirée.

   La belle Julie laisse Thomas en plan devant son assiette. Thomas n’en revient pas, c’est bien la première fois qu’on lui fait une chose pareille. Il n’aime guère ça, il se retrouve comme un idiot au restaurant. Quelle toupet cette fille !

  Mais alors qu’il finit son entrecôte, il réalise que Julie lui plaît. Elle est jolie, intéressante et atypique. Elle joue de l’accordéon, passe ses journées dans les brocantes et les guinguettes. Il a aimé l’écouter, dénicher à ses côtés des antiquités qu’elle a le don de repérer. Oui, il est bien en sa compagnie, mais le problème reste ce temps qu’il n’a pas. Le temps doit être rentable. Déjà enfant, ses parents le lui avaient fait comprendre. Piano, football, cours particuliers. Il n’avait pas une minute pour ne rien faire, ses parents avaient parié sur son avenir, il ne devait pas faillir.

     Le soir même, il se remet à ses dossiers pour ne pas penser.

   Quelques jours plus tard, alors que son entreprise a un nouveau chantier, il se rend sur place. Julie donne au même moment un concert. Thomas reconnaît tout de suite le son de l’accordéon et frémit. Il fonce sur le chantier pour ne pas la croiser. Non, il ne doit pas se laisser tenter et puis que dirait-on si on le voyait discuter alors qu’il est au travail ? Non, il ne doit pas se laisser aller, et puis quel avenir avec une fille qui laisse en plan un homme au restaurant !

  Le lendemain, Thomas y retourne, le cœur en alerte, mais cette fois aucun son d’accordéon, Thomas se persuade que c’est mieux ainsi. La journée passe, comme à son habitude, il ne quitte pas le chantier avant 20H, heure à laquelle Julie sort retrouver son amie pour dîner.

– Tiens, tiens !
Thomas se retourne et voit Julie.
– Ah bonjour. Je rentre du travail.
– Je me doute bien, lui dit-elle le sourire aux lèvres. Je vais au restaurant.
– Je t’ai entendue hier, c’était beau.
– Merci.
– Tu sais que tu as de la chance, tu es libre. Tu fais ce que tu aimes, sans pression.
– J’ai gagné cette liberté. Grâce à ma mère. Elle a travaillé, comme toi, toute sa vie, elle mettait un tel point d’honneur à être une travailleuse qu’elle oubliait de vivre. J’ai pris le contre-pied. J’ai dit stop à ses croyances et je vis ma vie comme elle me plaît, et ce qui me plaît, c’est d’aller jouer de l’accordéon dans des lieux insolites, un chantier par exemple, dit-elle en souriant.
– Alors ce n’était pas un hasard ?
– Non, je suis venue pour égayer tes journées bien longues de travail. La musique met du baume au cœur.

Thomas est touché par cette attention.

– Je ne saurai pas faire, tu as du caractère, tu sais t’opposer, pas moi. On m’a habitué à être un suiveur, je suis comme ça.
– Un jour, j’ai décidé que je devais incarner mes valeurs et les vivre au quotidien, c’est tout.
– Mais comment tu fais pour manger ?
– Certaines de mes prestations sont rémunérées, comme quand je vais dans les maisons de retraite, les guinguettes, les bals, les concerts privés et puis je donne des cours. Je fais ce que j’aime, je suis heureuse et mon bonheur passe avant ce que pense les Autres.
– Tu es chanceuse.
– Et si je t’aidais à l’être aussi ? lui dit Julie, en souriant.

     Thomas hésite, il a peur. Peur d’être abandonné par les siens s’il ne répond pas à leurs attentes, peur d’être seul, exclu. Cette peur lui tord le ventre. Julie lui sourit et le prend dans ses bras. La chaleur de son étreinte lui donne du courage. Il décide cette fois de sauter le pas. Oui, il est capable de dépasser les croyances familiales et de vivre enfin la vie qui lui convient.

   Dans les jours qui suivent, Thomas commence petit à petit à ne plus accepter de rester trop tard au travail, arrête de ramener des dossiers à la maison, et passe de plus en plus de soirées en compagnie de Julie. Thomas se rend compte que non seulement personne ne cherche à le licencier, bien au contraire et qu’il est même beaucoup plus efficace. Il arrive que certains collègues lui fassent quelques réflexions, « tu pars déjà ? » Grâce à Julie, il sait que ces personnes ne s’autorisent pas s’octroyer ce temps-là et reportent leur frustration sur lui. Les croyances ont la vie dure. Il répond : « oui, je prends soin de moi. »

     Thomas a entamé le chemin vers la liberté intérieure et il est bien décidé à la gagner.

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